Flâner

Je reviens d’un week-end parisien chez un compère cher à mon cœur et à mon rire, suivi de trois jours de balades en Cotentin, chaleureusement accueillie par une copine qui m’a fait découvrir une partie de cette côte magnifique. J’ai flâné dans les environs de la capitale, à Cherbourg, sur les falaises et sur les plages. C’était bien.

J’ai l’immense chance d’avoir du temps, tout mon temps. Je ne travaille plus depuis octobre dernier et plus j’apprivoise ce temps qui m’est donné, plus il m’apparaît précieux. Je vieillis comme tout le monde, mais je n’ai pas souvenir de cette sensation d’avoir toute la vie devant moi. C’est paradoxal, j’en ai un peu moins qu’hier incontestablement et beaucoup moins qu’à trente ans et des poussières, mais ce sentiment non-urgence est presque permanent. 
Je n’ai plus d’emploi et j’ai du temps. 

J’aimais mon métier, là n’est pas le sujet, mais les heures que j’y consacrais me laissait tout de même un goût mitigé d’instants volés et de parenthèses. Parenthèses actives, affairées, épuisées souvent, survoltées parfois, mais parenthèses. Comme si ma vie était coupée en deux, deux morceaux juxtaposés pour n’en faire qu’un seul, bancal, incomplet et instable. Essoufflée. 

Je vieillis, mais j’ai beaucoup plus de ténacité et de forces qu’il y a quelques années. Le corps couine, certes, il grince fort à certains moments, il sait se faire entendre, ça ne va pas s’arranger, mais il bouge, il vit sans se presser. Parfois, je me croise devant un miroir et je me trouve belle. Si, si. Cela ne m’est jamais arrivé, comme ça par hasard, le matin au réveil ou sortant du jardin de la terre sur le nez et les cheveux en bataille. Je me souris, presque contente de me voir au lieu de me fuir avec une moue dépitée. J’ai le temps d’apprécier les plus petites douceurs, les plaisirs minuscules, les euphories passagères, même les raideurs articulaires sont apprivoisables si l’on n’a pas de raison de les faire taire, je flâne…

Je flâne en cuisinant, en lisant, en jardinant, en écrivant, je flâne aussi en racontant la Thaïlande — vous lirez ce récit ici, dans une semaine, dans un mois, dans un an — rien ne presse. L’urgence n’est plus, les secondes s’égrènent à la vitesse qui leur chante, je m’en fiche, elles font bien ce qu’elles veulent. 

J’ai mon propre rythme, je mange lorsque j’ai faim, je dors si j’ai sommeil, j’ai cessé de lutter avec moi-même pour dormir la nuit et vivre le jour, j’ai toujours quelque chose à faire ou à penser pour ne rien faire, jour ou nuit, quelle importance ! Je vis. 
Le monde tourne lui, à la pulsation effrénée du temps qui lui manque, il me piège parfois et me rattrape pour me faire avancer en cadence. Il me bouscule encore par moments, me fait vaciller sur mon socle, tels les culbutos de mon enfance tombant la tête la première, s’affalant sur le dos, penchant sur le côté, mais toujours à la fin retrouvant l’équilibre pour une danse lente jusqu’à l’immobile. 

Je mesure ma chance et le privilège qui m’est accordé. L’année précédente fut douloureuse et difficile, je respire enfin. À bien y réfléchir, je ne suis qu’à quelques mois de l’âge de la retraite qui était en vigueur il y a peu encore… n’empêche, c’est un cadeau inestimable et je compte bien ne pas le mépriser. Je ne sais si j’aurai besoin de retourner au labeur rémunéré, ce n’est pas dépendant de ma seule volonté. Financièrement, j’ai connu des périodes plus confortables, mais tellement d’autres plus difficiles que c’est presque un détail pour le moment et si je n’y suis pas forcée, je préfère de loin réduire, fabriquer au lieu d’acheter, mais à ma mesure, en flânant. 

Je vais rester dans cette maison plus de temps que je ne le pensais sauf cas de force majeure. Ici aussi, j’ai pris cette décision pour ne rien brusquer, voir venir… Il y aura des travaux à faire, beaucoup, lourds, mais sans urgences sauf la cheminée. La deuxième roue du tandem a aussi des bras et des tonnes de bonne volonté ; une hotte et un avaloir à casser, un poêle à installer après la pose du conduit par un professionnel, des fenêtres à changer, un plancher à refaire, une salle de bain à réparer, cela ne nous fait pas peur. Il pourra m’aider le week-end ou pendant ses congés et le reste du temps j’avancerai au rythme qui sera le mien et je solliciterai de l’aide si besoin est. Mais peu sont celles et ceux qui ont le loisir de disposer de leur temps de la sorte dans mon entourage, j’en ai bien conscience.

Mon TDA(H) se porte très bien ! Merci. Je fais deux mille pas dans le jardin quand j’aurais du en faire une cinquantaine à chercher l’outil qui très étrangement n’est pas à sa place où à me demander ce que je cherchais, justement… bref, moi, dans toute son inattention et son désordre technique et mental, qui dans ces circonstances n’est pas un handicap, parce que je m’en fiche, je n’ai pas à être rentable. Et que c’est reposant ![1]

Bien sûr, je sais que ce répit n’est pas acquis, la vie est malicieuse et réserve des surprises, mais je mets à profit cette disponibilité pour prendre soin de celles et ceux que j’aime quand iels le veulent ou en ont besoin. Mes proches vieillissent, ont des soucis ou sont fatigués, je ne flotte pas sur un nuage. Les amitiés qui ne veulent plus l’être me peinent et soufflent parfois un brin de mélancolie, mais je n’ai pas d’amertume ni de rancœur parce que j’ai le temps d’en faire le deuil, de me faire discrète lorsque j’encombre et de laisser filer. Peut-être est-ce le changement le plus essentiel dans mon quotidien ? De pouvoir laisser vivre le trop d’émotions bonnes ou mauvaises, sans les bousculer, sans les presser de ne pas être. Ce n’est pas le plus facile, mais j’y parviendrai peut-être, en flânant… 

Le bord de mer en Cotententin

Note(s)

  1. ^  Quoi qu’en dit mon Psy qui veut me faire manger de la ritaline pour que je ne fasse pas la moitié de la vaisselle au milieu du repas sans la terminer parce que je viens de retrouver ce livre que je cherchais depuis si longtemps. OSEF lui dis-je. Manifestement, ça le dépasse que l’on puisse aussi bien le vivre.

Commentaires

1. Le 21 mars 2026, 09:25 par Delphine M.

Ce billet fait si plaisir à lire. Te savoir si bien. Te savoir si sage (c'est pas nouveau). L'écriture, aussi, est agréable à lire. Bref, merci pour ce qui a été ma première lecture du matin et merci de m'avoir fait commencer ma journée par de la chaleur et de la douceur dans le cœur.

2. Le 21 mars 2026, 10:09 par Franck

« J’ai mon propre rythme, je mange lorsque j’ai faim, je dors si j’ai sommeil, j’ai cessé de lutter avec moi-même pour dormir la nuit et vivre le jour… », that's it!

3. Le 21 mars 2026, 12:35 par Alana

Je t'envie, non pas que tu aies le temps (j'en ai pas mal), mais que tu saches si bien le savourer. Je suis encore bien en emprise avec les "il faut", "je devrai", pas tout le temps mais encore trop souvent à mon goût.

4. Le 21 mars 2026, 14:30 par Mésange

@Delphine, tout le plaisir et pour moi (et ce n’est pas une formule ;-). J’espère que ta nouvelle activité te comblera au moins autant que le temps qui m’est offert. Merci pour les compliments, ça me touche. ☺️

@Franck oui hein ? Vive les siestes intempestives ! :-)

@Alana, je comprends. J’ai été longtemps dans le même cas, et puis l’année dernière après l’opération de l’épaule, il fallait mais je ne pouvais pas. J’ai commencé à lâcher prise. En rentrant de Thaïlande, ça a été comme une révélation. En arrivant dans le jardin mes premières pensées ont répertorié tout ce qu’il y avait à faire, et ensuite, comme une évidence : « Mais j’ai tout mon temps ! ». Je te souhaite cette belle libération de la contrainte superflue. ;-)

5. Le 22 mars 2026, 07:47 par Matt

Je ne travaille plus moi non plus mais je vous envie par ce que j'ai du mal parfois à trouver "ce sentiment non-urgence" que vous avez. Merci pour ce que vous ecrivez, toujours un plaisir.

6. Le 22 mars 2026, 22:23 par Mésange

@Matt Merci à vous, c’est très gentil. J’ai peu de « responsabilités », aucun être vivant ne dépend de moi, ça aide sûrement un peu. :-)

7. Le 23 mars 2026, 11:08 par Sacrip'Anne

Je le trouve merveilleux, ce billet. Serein, apaisé. Pas obligée d'être rentable, productive, la liberté d'être soi sans devoir compenser, ça fait un bien fou à lire.

8. Le 23 mars 2026, 16:18 par Mésange

Merci @Sacrip’Anne :-) Si en plus ça fait du bien, je suis contente. Ce monde a grand besoin d’apaisement et les personnes qui y vivent au moins autant… <3

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